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Godot

Nous sommes dans une salle d’attente…

Sur scène, deux acteurs sourds : Vladimir et Estragon qui attendent. La langue des signes arrive petit à petit, accompagnée par la voix-off des deux autres comédiens entendants (les personnages de Pozzo et Lucky). En même temps, commence une projection du texte qui va défiler sans cesse.

Au moment où Lucky et Pozzo arrivent sur scène, la musique de bruitage et la vidéo artistique viennent alors remplacer la parole. Un sous-titrage demeure, pour la compréhension du texte.

A la fin, dans l’apogée du monologue dansé de Lucky c’est même la langue des signes qui perd son sens pour ne plus devenir que plastique et corporelle.
Cet ensemble crée un spectacle interactif entre les différents plans de mise en scène.

La langue et son double

La mise en scène

godot-best-light2La mise en scène de En attendant Godot suit la transformation de la langue : au fur et à mesure, le texte se retire pour laisser la langue des signes au premier plan. La pièce se transforme alors en performance artistique.

Le spectateur reçoit le texte avec ses différentes interprétations: parlée, projetée et signée. Il se pose donc, tout automatiquement, la question de l’essence de la langue.

La narration de En attendant Godot est basée sur de perpétuelles répétitions qui permettent de faire varier la mise en scène des niveaux de langue : parfois seule la langue des signes, parfois la parole ou le sous-titrage seuls.

À la fin, l’authenticité de la situation devient plus importante que le texte, et celui-ci devient de plus en plus creux et déconstruit. Il ne reste que des signes, qui renvoient à d’autres signes, plus qu’une chaîne infinie de signes sans contenu.

La scène de Rena Donsbach est une salle d’attente comme on peut en voir aujourd’hui, dans laquelle les spectateurs sont intégrés : tout le monde attend et on commence à partager le dessein d’attendre de Vladimir et Estragon.

La musique de David Gierten rapproche les spectateurs des acteurs.
Les vibrations basses fréquences expriment la perception que les sourds ont du monde ; vibrations auxquelles viennent s’ajouter quelques moments mélodiques. La musique complète ainsi le rythme dense du texte par son bruitage mélodieux.

La vidéo de Christoph Oerti prend peu à peu son indépendance par rapport au jeu des acteurs. Elle commence comme une bande de texte, puis devient de plus en plus une langue à part entière, une chaîne de signifiants et de symboles de l’attente. Elle s’enroule autour d’elle-même de façon ininterrompue jusqu’à l’implosion dans le monologue de Lucky.

L’adaptation du monologue de Lucky en langue des signes est renforcée par le recours à la danse contemporaine. Il ne parle qu’une seule fois et son monologue n’est qu’énigme, un ensemble de petites unités sémantiques. Lucky est un être humain en détresse, la langue passe au travers de lui, il ne peut plus la contrôler.

Cette chorégraphie lui permet de créer son propre langage, de dépasser le recours mécanique à la parole : d’être.

Traces de la langue des signes chez Beckett

no2-2004-11-03-000-0083-kopie2Beckett, méfiant envers l’expression de la langue parlée et écrite, recherche dans son théâtre un langage corporel et direct, qui surpasse la parole. Cette texture Beckettienne se rapproche de la méfiance éprouvée par les sourds envers la langue parlée qui leur est inaccessible et, par conséquent, inexistante.

La langue des signes, elle, n’existe que dans l’instant présent. Elle devient alors l’occasion unique de comprendre et réaliser ce que Beckett voulait montrer dans l’écriture de ses œuvres.

La langue chez Beckett est essentielle, et immédiate  il laisse la langue se produire comme une forme musicale, dont le rythme est dominé par des pauses de silence.
C’est dans ces trous, ces instants de silence, que l’on retrouve le vide, la perte, caractéristique de l’ambiance beckettienne.

Pourquoi nous travaillons avec la langue des signes

Le style de communication des personnes sourdes est comparable à la performance artistique, toujours animée par l’exigence d’authenticité : il leur faut travailler les mots par les mains, la mimique ou la gestuelle. Ils ne peuvent se cacher derrière les mots. Dans cette „lutte autour des mots“, ils réalisent une performance quotidienne.

godot-no3-kopie2En se retrouvant dans la gestuelle et la mimique qu’exprime le corps des comédiens, le spectateur parvient à se percevoir lui-même. Ces éléments de la langue des signes lui sont confiés. Il redécouvre ainsi ces gestes oubliés, ces mimiques refoulées par la parole. C’est comme une façon archaïque de s’exprimer, qu’on a oublié, mais qui subsiste quand même dans notre communication actuelle.

Par la rencontre de cette autre gestuelle, le public est conduit à se situer autrement dans l’espace du corps. Ces signes lui sont à la fois familiers et inconnus.

La langue des signes pour les sourds est toujours un moyen pour gagner leur accès à la réalité, C’est ça qui nous intéresse en tant que personnes entendantes qui connaissent eux aussi la lutte pour exprimer vraiment ce que l’on veut exprimer, même avec la langue parlée.

Comme et avec Beckett, nous essayons de retrouver avec la langue des signes un langage plus direct. La langue se fait donc corps, construit son propre espace et trouve son authenticité dans le développement de cette gestuelle: le comédien devient un acteur total qui traverse l’enveloppe extérieure de la langue.

C’est ici que la langue des signes, abstraite pour les non-initiés, et bien que produisant une expression esthétique, reste proche de son interprète et de son intimité.

La langue des signes nous permet de redécouvrir une pièce et de poser ainsi un regard nouveau sur le théâtre contemporain. À cette occasion, des comédiens et des danseurs entendants rencontrent des comédiens sourds. Cette rencontre et ces confrontations nous conduisent vers un territoire inconnu à partir duquel peut s’amorcer un véritable processus de création.

Un tel échange entre les acteurs et le spectateur ouvre de nouvelles perspectives à la création théâtrale.

En attendant Godot est une création vidéo-théâtrale contemporaine soutenue par Emmanuelle Laborit et l’International Visual Theatre (IVT) et Agefiph.

TAZ, DIE TASGESZEITUNG – 03.12.04

« Beckett, qui se moque de la langue parlée, déconstruit celle-ci jusqu’à la rendre muette. C’est par la langue des signes que cette critique s’exprime au mieux ».

« on peut la comprendre comme l’équivalent d’un bavardage creux et vide qui va jusqu’à l’occultation même de la réalité. Beckett combine l’expérience agonisante de l’attente infinie avec le vide des dialogues qui deviennent absurdes et automatiques ; tout cela est très bien rendu dans le travail de Kasteleiner. Paradoxalement, En attendant Godot semble ici encore plus compréhensible lorsque le texte est joué (mimé) plutôt que lorsqu’il est parlé. Le spectateur lui-même est transporté dans un monde de sourds, et il se met lui aussi à attendre Godot »

« il y a des moments où la musique intervient sous forme de basses fréquences qui transforme la salle en un corps sonore et vibrant »

NEUES DEUTSCHLAND – 01.12.04

«  un projet de théâtre construit sur plusieurs niveaux : ce spectacle réalise un tissage inédit de plans linguistiques et dramaturgiques »

«  un spectacle qui vaut la peine d’être vu »

«  c’est un feu d’artifice de pantomimes, à son apogée dans la performance dansée de Gil Grillo qui nous livre ici une interprétation convaincante de l’incompréhensible monologue « qua-qua ».

BERLINER MORGENPOST – 28.11.04

« Ce Godot est avant tout une expérience esthétique avec des sourds et des entendants, qui s’adresse à tous. La langue des signes avec sa corporalité interroge radicalement la langue parlée et écrite ».

«  une polyphonie linguistique très dense ».

« La langue des signes surpasse le royaume de l’écriture. Dans le monologue dansé de Lucky, la langue des signes nous offre un ballet de derviche tourneur créant ainsi un véritable poème visuel ».
Une production franco-allemande :

ADAMI, ARCADI,
Hauptstadtkulturfonds Berlin, Fonds Darstellende Künste

Mise en scène :
Rolf Kasteleiner
assisté par David Gierten

Avec  :
Bachir Saïfi, Olivier Schetrit, Gil Grillo, Christophe Dufour, Hrysto

Dramaturgie  : Jonas Zipf

Scénographie et costumes  : Rena Donsbach

Vidéo: Christoph Oertli

Musique  : David Gierten

Training corporel  : Benoît Lachambre, Carole Bonneau

Administration, production : Céline Chocat

Written by rolf on Februar 5th, 2009

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